Spiritualité

LE DON DE LA PAUVRETÉ
Par René Labelle

Le pouvoir sur l’univers, la connaissance de tous les mystères, la beauté, l’immortalité, la gloire; tout bien a été donné par le Père de Jésus (Col, 1, 15-19).

Avant de parler de la pauvreté ou de renoncement volontaire partout présent dans la Bible, nous avons à nous rappeler ces choses, c’est-à-dire la plénitude du Père donnée à Jésus et la plénitude de Jésus donnée à son tour à chacun de nous. Tel est le fondement de notre pauvreté et, à moins de savoir cela, on ne pourra comprendre pourquoi nous sommes heureux dans le dénuement. Conçue et vécue en dehors de la plénitude du Père dans le Fils en nous, la pauvreté n’a aucune valeur. Il faut, quand elle résulte de l’ignorance et de l’injustice, la combattre par l’égalisation presque complète des salaires, l’éducation permanente, la décentralisation du pouvoir politique, la nationalisation des biens et des services essentiels. N’allons pas confondre la pauvreté, maladie d’un système économique, et la pauvreté, don de l’Esprit de Jésus.

Car la pauvreté selon l’Évangile est avant tout un don de Dieu; c’est la conséquence visible de sa plénitude en nous. Bien entendu, elle présuppose notre assentiment, mais elle ne résulte pas de notre effort. En d’autres mots, n’est pas pauvre selon l’Évangile qui veut; cela dépend de Dieu. La pauvreté appartient à Dieu avec tout le reste; il la donne à l’un et la refuse à l’autre, en toute liberté.

Nos pères dans la foi, comme saint-Paul, ont beaucoup souffert à cause de la pauvreté : fatigues et peines, veilles nombreuses, faim et soif, jeûnes fréquents, froid et dénuement, prison et lapidation ( II Co.,11, 23-28). Quelle souffrance leur a été épargnée? Mais, cette pauvreté, nos pères l’ont voulue, Dieu ne la leur a pas imposée. C’est librement qu’ils ont demandé à Dieu de partager leur pauvreté. Dieu n’impose pas comme condition pour être chrétien le don de tous ses biens aux pauvres; il nous laisse libres de le faire. Libres : pas tout à fait cependant puisqu’il nous dit qu’il est mieux de le faire que de ne pas le faire.

Nous vivons de plus en plus la sécurité d’emploi et des mesures d’assistance sociale considérables; la pauvreté ne se présente plus sous la forme radicale et simple à la saint François, sauf encore quelques exceptions. Par pauvreté on n’entend plus aujourd’hui exactement la même chose qu’hier : liquidation de notre avoir et privation de tout revenu assuré d’avance, autrement il faudrait sortir du système politique et économique de tout le monde.

Pourquoi un homme d’affaires n’aurait-il pas le droit, s’il aime Dieu, de recevoir le don de pauvreté? Joseph, Esther, David, Daniel et tant de sages rencontrés dans les cours des rois, auteurs des livres de l’Écriture, tous appelés à travailler dans des fonctions complexes et accaparantes, ont-ils été des hommes de moindre foi que les reclus du désert?

A mon avis, la mise en commun d’une partie de nos revenus s’impose, au nom de la pauvreté, à chacun de nous, dans la mesure de notre amour pour Jésus qui a été pauvre et qui a partagé le peu qu’il avait. Sans aller jusqu’à mettre en commun tous les biens, comme certains premiers chrétiens – chose possible à quelques-uns d’entre nous seulement – nous sommes invités par la vie à renoncer, pour la communauté, à une part de nos revenus ( He, 12,16). Qui parmi nous sait son degré de détachement réel à moins de sacrifier, sur un signe de Dieu, un bien important de l’existence quotidienne?

Autre forme de pauvreté : faire sienne la cause des marginalisés : prisonniers politiques, victimes de l’exploitation des grandes compagnies, filles et fils exclus de leur famille, étudiants et étudiantes congédiés, prophètes rejetés des leurs, enfants exceptionnels mis à part dans des classes spéciales. Nous hésitons à comparaître en public avec les marginalisés, envoyés par Dieu, ou bien nous optons pour tel marginalisé plutôt que pour tel autre. Nous oublions, ce faisant, que Dieu, lui, ne fait pas exception des personnes.

Pour conclure. La pauvreté ne se substitue pas à la recherche de la charité. Elle la sert humblement. Jésus nous a dit : « Ne vous inquiétez donc pas, en disant; ‘Qu’allons-nous manger? Qu’allons-nous boire? De quoi allons-nous nous vêtir?. Chercher d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela sera donné par surcroît.’ »(Mt., 6, 31-33).

Une personne tendue vers la recherche de la charité expérimente combien la pauvreté évangélique ne peut être que joyeuse par la liberté qu’elle donne. Sans exagérer, on peut dire que pour elle le voeu de pauvreté c’est l’engagement à rester libre coûte que coûte.

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